• Septembre - mars [collectés]

    28 septembre 2019

    Je n'avais pas vraiment le choix, de retourner en cours. Deux semaines et je replonge. Plonger n'est pas le bon verbe, dans plonger il y a un acte volontaire, alors que moi, ça vient d'où ? Je m'enfonce à nouveau. J'aime me dire que ce n'est qu'une phase et que ça va passer, comme d'habitude. Mais les phases s'allongent, le vide s'intensifie (enfin, comment peut-il s'intensifier alors qu'il n'y a plus rien à intensifier - plus de volonté, plus de mémoire, rien que du blanc, du flou, partout).

    Un soir je prends conscience d'un dixième anniversaire et ça cristallise tout, le lendemain je vais au théâtre et je ne reste pas à la soirée, je rentre avant dix heures parce que je ne me sens pas en sécurité, toute seule, dans ma ville, dans mon quartier. Pendant une semaine j'ai du mal à respirer, chez moi, dehors, à la fac, et j'hésite : allergie, asthme, angoisse ? Sans réponse. Et dans la ville je marche à nouveau trop vite parce que ça tourne tellement à l'intérieur que c'est douloureux.

    Autour de moi je vois des gens convaincus par ce qu'ils font et sûrs de la direction qu'ils veulent prendre et j'ai besoin de ça, de voir que si moi je chavire il y a des gens qui tiennent le cap. Heureusement il y a la constance de L., l'extrême gentillesse de A., et la confiance de H.

    22 octobre 2019

    Et tout s'enchaine et je ne dors pas beaucoup, la vaisselle s'empile, la lessive ne sèche plus, il pleut à verse depuis lundi et j'arrive en cours trempée. Je suis mouillée, j'ai froid, les pieds glacés, je suis devant ma feuille, mon stylo dans la main, et je voudrais partir. C'est le premier contrôle sur table depuis décembre 2018 et ça me met face à moi-même. Moi-même, face à la feuille de questions, moi-même, face à ma tête vide. Rien - ne - sort. J'ai beau fermer les yeux, visualiser, me concentrer, rien. Je ne pense à rien. Alors bien sûr, il faut relativiser, j'ai recraché les morceaux du cours dont je me souvenais, quasiment mot par mot, j'ai encore une mémoire, hein, je me souviens de quelques trucs. C'est juste, je n'arrive plus à réfléchir, je n'arrive plus à me concentrer, plus à broder même pour grappiller quelques points et pallier le vide. Je suis, face au vide.

    C'est rigolo parce que le théâtre c'est encore le dernier endroit où je me sens bien. L'excitation en passant sur la scène avec le décor déjà installé parce que, dixit ma prof, c'est plus court par là, la fascination pendant les quelques minutes de la répétition, l'apaisement dans les fauteuils (bleus), ma réflexion pendant le spectacle, et les mots qui s'écrivent tout seuls dans ma tête quand je marche dans la nuit pour rentrer. J'ai quand même beaucoup de chance d'être ici. 

    Beaucoup de chance mais je rêve de rentrer chez mes parents, de me coller au radiateur du couloir, de mettre mon réveil pour travailler le matin et aider à l'atelier l'après-midi, de sentir des vraies odeurs de cuisine, peut-être même qu'il y aura déjà des biscuits de Noël, je veux du réconfort voilà tout, je ne me supporte pas ici toute seule. Je ne supporte plus mes peurs, ma paranoïa qui revient, mes stratégies d'évitement, je n'en peux plus de tout faire pour que ce soit faisable, de tout faire pour y arriver malgré tout.

    Un midi je mange avec C. et C. garde le silence, je suis pressée et je n'y fais pas attention. Je me lève pour partir et je comprends que C. veut dire quelque chose d'important. Alors je fuis. Je file à mon rendez-vous et en sortant C. veut qu'on se retrouve, mais je l'ai dit, je fuis. Je sais ce que C. va dire et subitement d'y penser je me glace.

    10 novembre 2019

    Un soir je relis le livre qui, inévitablement, appelle la vague. Le livre qui dit que tout ira mieux, qui parle de la foudre, de la tempête ensuite, et du calme qui revient. Je lis et j'appelle la vague. En y réfléchissant je pense au silence quand une vague réelle submerge. Au bruit flou de l'eau dans mes oreilles, aux ondulations des formes sous l'eau. Le flou, c'est une forme de silence. Mais la vague qui arrive ne m'assourdit pas, et je le sais. Elle me pousse seulement, elle me jette contre les rochers. Je hurle en silence, j'ai besoin de savoir pourquoi j'ai mal. Et surtout j'ai besoin que ça s'arrête.

    Je m'assourdis autrement. La télé en continu, le canapé, internet, la nourriture, le sommeil. Je ne travaille pas. Je ne cherche pas de stage. Quand il faut vraiment, je travaille longtemps et surtout tard. Je dors trop peu; la fatigue m'assourdit aussi. J'ai besoin d'aide; en fait, j'ai besoin qu'on m'autorise à m'arrêter. Qu'on m'autorise à rester chez moi, à me reposer, à m'apaiser, qu'on m'autorise un peu de temps avant de me poser toutes les questions que j'ai besoin de me poser. Du repos avant d'être prête à tout régler.

    29 novembre 2019

    Je voudrais ne jamais tomber à nouveau, parce que chaque chute est pire que la précédente. This week your mood was worse than the week before. Ne pas parler, rester seule, manger la même chose tous les jours, ou ne pas manger, pour ne pas avoir à manger seule encore et parfois pour sentir physiquement le vide qui s'installe partout. Depuis septembre j'ai du mal à respirer, et j'ignore si c'est l'asthme, plus grave, ou l'angoisse. La solitude pèse. Le silence pèse. Tout devient lourd, l'appartement, les courses, les trajets, les repas, la fac, les relations. La vie devient lourde. Je tombe de sommeil trop tôt et je n'arrive pas à me lever. Et ça dure longtemps.

    J'émerge la semaine où je décroche mon stage, où S. dit de moi que je suis une éponge, où A. se demande pourquoi je ne parle jamais, et où je vois trois pièces en deux jours.

    Il y a ces gens qui me font du bien. A. qui pose les questions. M. la passionnée qui parle à toute vitesse, S. qui ménage du temps pour nous laisser penser et ces trois ensemble qui finalement font de la place pour que je parle. Et puis une autre S. qui dit qu'il y a du solide.

    24 janvier 2020

    Je voudrais écrire des choses belles, je voudrais raconter des histoires, mais, ce mais prend toute la place, je n'y arrive pas. Je saborde le devoir "texte contemporain" parce que le vrai texte est bien trop personnel - mais c'est ça l'écriture pour moi et je n'y peux rien, je suis incapable de raconter la vie des autres, j'essaie déjà de construire la mienne. Construire ou (re)construire, tiens, j'ai hésité, mais après tout qu'est-ce qu'il y a à reconstruire quand on n'a que vingt-et-un ans. J'essaie en ce moment de me souvenir d'avant - avant le point de rupture qui constitue une année floue, j'ai oublié les dates alors même que je voudrais pouvoir m'en souvenir, ce n'est pas faute de m'être régulièrement plongée dans le dossier P., d'avoir relu rapports et entretiens. Comment j'étais, avant ? A quoi je jouais, qu'est-ce que j'écoutais, avec qui je jouais, comment j'écrivais ?

    Je voudrais gagner en légèreté.

    Je voudrais ne plus être assommée de tristesse.

    Parce que je tremble dès que j'entends certains mots, parce que ça me révulse, que mon corps entier se glace, que ma gorge se noue, parce que certaines barrières sont irrationnelles, d'autres beaucoup trop influentes.

    Comment c'était, avant, autour de quoi je me définissais ? Pas parce que c'était mieux, mais pour que ce soit moins lourd.

    3 mars 2020

    J'entretiens la façade mais au fond, je n'y arrive pas. Le linge propre s'empile, la vaisselle s'empile, ma valise n'est pas défaite, le ménage attend, les feuilles sur mon bureau m'empêchent d'y travailler, l'appel que je dois passer et le logement que je dois chercher en sont toujours au même stade, - j'entretiens la façade. Je vais en cours. Je travaille à la bibliothèque. Je fais attention à mes habits. Je souris, je compatis. Je mange de bon appétit.

    Mais je vais en cours parce que je n'ai pas de raison pour excuser mon absence, et je vais à la bibliothèque pour m'offrir quatre heures de travail puisque je n'ouvre pas un seul cahier chez moi, et je mange trop, tout le temps, parce que ça me rassure je crois, -

    Et alors qu'une énième fois je tremble à l'idée d'envoyer un texte sur mes impressions à un professeur, je me demande : pourquoi ? Qu'est-ce qui fait que je refuse de parler de moi, que je ne peux pas ? Comment on brise le contrat qu'on a fait avec soi-même de ne plus rien laisser paraitre ? Dans ce cours on parle de déconstruire mais c'est moi qu'il faudrait déconstruire, et reconstruire autrement.

    Et mon sang qui se glace quand ce garçon prononce des mots inoffensifs pourtant, et quand cette femme me demande et toi ?, et quand le débat du cours se dirige vers l'héritage familial, et c'est même plus que mon sang, c'est mon être tout entier, mon sang et ma peau, ma chair, mon esprit, tout-se-glace et je voudrais mettre la tête sous l'eau pour ne plus rien entendre.

    5 mars 2020

    Je suis dans un entre-deux phases. Entre la phase du vide et celle de la descente, terrible et productive. Là, c'est presque l'équilibre, mais je le sens, bientôt je serai épuisée - déjà je ne dors plus assez, mon corps se réveille seul et douloureux, je ne sais plus le repos. Mais dans cet entre-deux, il y a les choses qui me font tomber, éternellement. Il y a l'exposé du camarade qui lance le débat de l'héritage, et qui précise, l'héritage familial, est-ce qu'on peut couper l'héritage familial ? Je souris en entendant ses questions et je me dis, on rentre dans la psychogénéalogie, et tous ces mécanismes que je ne m'explique pas. A cela je rajoute pour moi-même, comment on navigue dans et avec l'héritage familial ? D'un côté j'ai la foi, la constance, la droiture, le sens de l'effort, le goût de l'apprentissage et de l'autre, la flatterie, l'hypocrisie, les mensonges, les histoires et d'autres encore qui sortent du domaine de l'indicible peu à peu. Comment je navigue, moi, là-dedans ?

    Je ne navigue pas. Je ne me pose pas encore les questions.

     


  • Commentaires

    1
    Jeudi 26 Mars 2020 à 18:31

    Oh... tu as l'air perdue mon petit tourbillon ! Je pensais l'être mais ce n'est rien à côté de tes craintes visiblement. Moi, je ne sais "simplement" pas quoi faire de ma vie. Je sais ce que je ne veux pas faire mais pas ce que je veux. Et toi ? Je t'avoue que je n'ai pas tout compris mais il y a une chose qui est claire : tu ne sembles pas à ta place. J'espère que ce confinement va te permettre de te reposer un peu et surtout, si tu as besoin de parler, je serai toujours là ! <3

      • Jeudi 26 Mars 2020 à 19:16

        Le prochain article dira que maintenant ça va ☼ mais j'avais besoin de poster tous ces morceaux écrits au fil de l'année avant de passer à autre chose. J'ai avancé pendant les dernières semaines avant le confinement, j'ai trouvé un semblant de rythme notamment, ça m'a aidée. Je sais globalement dans quoi je veux inscrire ma vie mais c'est très général, je suis incapable de me décider et je ne me vois pas faire une seule chose toute ma vie :'). Et puis là, le confinement m'offre du temps pour travailler pour la fac sans être débordée, c'est quand même appréciable.

        Merci d'être encore là ♥

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